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“Ciucciarella” : quand un film de fin d’études 2D touche le public en plein coeur

- Ecrit par Aurore Vartanian

Avec Ciucciarella, les étudiants de la filière 2D d’ARTFX Montpellier ont réussi un pari ambitieux : raconter en quelques minutes une histoire sensible, inspirée des légendes corses, capable de toucher un public très large sans presque aucun dialogue. Ce film de fin d’études 2025, porté par une forte identité artistique et un travail minutieux sur l’émotion, a rapidement marqué les esprits, jusqu’à décrocher le Coup de cœur du jury lors de sa présentation.

Dans Ciucciarella, le spectateur est plongé dans un monde onirique aux paysages corses, où Livia suit une mystérieuse brebis attachée par une corde rouge, un parcours qui la conduira à une révélation bouleversante. Le titre du film fait écho au folklore corse : “ciucciarella” désigne un petit âne, un terme affectueux qui évoque la douceur, l’innocence et l’attachement, symboles forts de l’univers poétique et sensible que le film explore.

Derrière ce projet collectif se trouvent notamment Eléa Muraccioli, Leia Proust, Mathieu Lutz et Matai Reanui, qui reviennent dans cette interview sur la genèse du film, leurs inspirations, les défis rencontrés pendant la production et l’aventure humaine qui a accompagné ces deux années de création. Voir le film ci-dessous :


Quel a été votre processus créatif pour la réalisation du film ? Quelles ont été vos inspirations et comment avez-vous construit l’histoire ?

Au départ, nous avions surtout l’envie de raconter une histoire inspirée d’une légende française, avec un ancrage particulier dans une légende corse. Nous avons donc commencé par un gros travail de recherche pour nous imprégner de cet univers et comprendre ce qui pouvait en ressortir de plus poétique ou de plus universel. Très vite, le projet est devenu quelque chose de profondément collectif : chacun a apporté ses idées, ses références et sa sensibilité, ce qui a façonné l’histoire au fur et à mesure.

Nous avions envie de donner au film un aspect très rêveur et romantisé, presque comme un souvenir ou un conte. Visuellement, nous nous sommes beaucoup inspirés de la peinture, notamment de certains tableaux d’Arnold Böcklin, mais aussi bien sûr des paysages corses, qui ont fortement influencé l’atmosphère et l’identité visuelle du film. Les personnages eux-mêmes sont très liés à l’île, autant dans leurs traits physiques que dans leur manière d’exister dans cet environnement.

L’écriture a demandé beaucoup d’allers-retours. Nous essayions constamment de nous mettre à la place du public pour imaginer ce qu’il pourrait ressentir. Nous avons même fait appel à une psychologue spécialisée dans l’enfance, parce qu’il y avait une vraie volonté de comprendre comment un enfant exprime ses émotions ou réagit face à certaines situations. Cela nous a aidés à rendre les personnages plus crédibles et plus sensibles.

Globalement, il y a eu énormément de travail en amont : des réunions très longues, beaucoup de discussions, des tests… Nous avons abordé le film avec une approche presque scientifique, en essayant de comprendre comment provoquer l’émotion au bon moment, parfois presque à la seconde près. Pour toucher le plus de monde possible, nous avons aussi beaucoup analysé nos propres émotions. Chacun a mis une part de lui-même dans cette histoire, et c’est sans doute ce qui donne au film sa richesse.

Quel a été le conseil le plus pertinent que l’on vous ait donné pour réaliser votre PFE ?

Le conseil qui nous a le plus marqués est sans doute celui qu’on nous a répété plusieurs fois pendant la production : « Trust the process », faire confiance au processus. Un projet de fin d’études, c’est vraiment une sorte de marathon. Il y a des moments d’enthousiasme, des moments de doute, et il faut réussir à tenir sur la durée sans perdre de vue ce qu’on veut raconter.

Nous avons eu la chance d’être entourés de professeurs qui nous ont beaucoup encouragés à croire en notre projet, même dans les périodes où nous étions nous-mêmes pleins de doutes. Comme nous voulions toucher à quelque chose d’assez universel, nous nous sommes énormément remis en question, ce qui a parfois ralenti certaines décisions. Dans ces moments-là, avoir des enseignants qui nous disent de ne pas nous inquiéter et de continuer à avancer a vraiment fait la différence.

Les retours d’Ed Hooks (maître de l’acting pour l’animation, reconnu internationalement pour son travail sur le jeu d’acteur appliqué aux personnages animés et pour son livre de référence Acting for Animators) lors de sa masterclass à ARTFX ont aussi été très marquants pour nous. À un moment, il nous a simplement posé une question : « Cette histoire, c’est l’histoire de qui ? » Cela paraît simple, mais cette question nous a obligés à repenser en profondeur la place des personnages et le point de vue du film. À partir de là, nous avons vraiment retravaillé la construction émotionnelle de l’histoire.

L’un des défis était aussi de réussir à transmettre des émotions très fortes avec un personnage animal et presque sans paroles. Tout devait passer par les attitudes, les regards, l’animation. Cela demandait donc de réfléchir très précisément à la manière de rendre ces émotions lisibles tout en restant subtiles.

Ed Hooks en masterclass sur le campus de Montpellier

Quel a été votre plus grand challenge pendant la production ?

Il y en a eu plusieurs, à différents niveaux. Sur le plan technique, par exemple, tout ce qui concerne les DCP a été une vraie aventure pour nous. En tant qu’artistes, nous avons dû apprendre à gérer des aspects beaucoup plus techniques, comme les rendus, les espaces colorimétriques ou encore certains problèmes liés aux fichiers et à internet.

Sur le plan artistique, le travail autour du storyboard et de l’animatique a été particulièrement intense. Nous avons passé énormément de temps en réunion pour discuter de chaque choix, parce qu’en seulement sept minutes de film, il fallait réussir à raconter une histoire claire, compréhensible et émotionnellement forte : chaque plan comptait.

L’un des exercices les plus difficiles a aussi été d’accepter de couper certaines scènes auxquelles nous étions très attachés. Parfois elles ne rentraient pas dans le planning, parfois elles n’apportaient pas suffisamment à l’histoire, et il fallait faire des choix. C’est toujours un peu douloureux, mais c’est aussi une étape importante dans la création.

Il y a aussi eu un vrai challenge humain. Travailler en groupe signifie forcément faire des compromis et parfois accepter de laisser de côté certaines idées. Trouver un terrain d’entente demande beaucoup de dialogue, mais c’est aussi extrêmement formateur. Au final, nous avons réussi à créer une vraie cohésion d’équipe et nous avons énormément appris les uns des autres. Ce sont des choses qui nous servent forcément beaucoup quand on met un pied dans le milieu professionnel. Voir le making-of ci-dessous :

En quoi l’accompagnement de Rémy Brenot et des enseignants de la filière 2D vous ont-ils été précieux ?

Pendant deux ans, nous avons vécu ce projet très intensément, avec des journées très longues, et parfois la sensation d’avoir la tête complètement sous l’eau. Dans ces moments-là, le regard extérieur des enseignants est vraiment précieux, parce qu’il permet de prendre du recul.

Nous avons beaucoup sollicité Rémy Brenot, responsable pédagogique de la filière Animation 2D à ARTFX Montpellier (storyboarder et auteur de bande dessinée ayant travaillé sur de nombreux projets d’animation et enseigné notamment aux Gobelins, avec un parcours mêlant publicité, cinéma d’animation, séries télévisées et narration graphique), notamment lorsque nous avions du mal à trancher certaines décisions. Son expérience dans le storyboard nous a énormément aidés à clarifier certaines choses : au début, nous avions presque tendance à prendre sa parole comme une sorte de vérité absolue, puis au fil du temps nous avons appris à prendre du recul et à construire notre propre réflexion à partir des différents avis que nous recevions. Mais ce rôle de professeur référent était très important, notamment pour valider certaines orientations du projet. Il y a d’ailleurs un moment dont nous nous souvenons très bien : lorsqu’il nous a dit « je n’ai pas vu les sept minutes passer » : là, nous nous sommes dit que nous avions probablement réussi quelque chose.

Nous voulons aussi remercier les autres intervenants, notamment Cédric et Lison, qui nous ont beaucoup accompagnés sur l’organisation. Les enseignants de 3D nous ont également aidés sur certains aspects techniques, comme les mouvements de caméra, avec un regard différent qui nous a permis d’améliorer le film assez rapidement.

Et puis il y a aussi eu l’aide de nos camarades, notamment ceux de la filière 3D, qui nous ont donné un coup de main sur plusieurs aspects techniques comme le making-of ou la génération du DCP. Cela a vraiment créé une dynamique très solidaire entre les différentes équipes.


L’équipe de Ciucciarella :

Mathieu Lutz
Matairea Mare
Eléa Muraccioli
Léïa Proust
Astrid Soreau
Paul Vezinet

Aussi au générique : Kheira Bengrin, Esterelle Malgras, Julien Pitot de la Beaujardiere, Joëlle Moreno

Quelle a été votre réaction lorsque votre film a été élu « Coup de cœur du jury » ?

Honnêtement, nous ne nous y attendions pas du tout. À ce moment-là, nous étions déjà simplement très fiers d’avoir réussi à terminer le film, parce que les deux années de production avaient été assez intenses et nous étions aussi très fatigués.

Le moment de l’annonce a été assez irréel. C’était le Jury de fin d’année d’ARTFX, nous étions en train de célébrer, certains d’entre nous étaient même dans l’eau à la plage quand la nouvelle est tombée. Ça a été une explosion de joie, d’autant plus que le film a été sélectionné quasiment à l’unanimité, ce qui nous a énormément touchés.

C’était aussi très symbolique pour nous en tant qu’étudiants de la filière 2D à ARTFX, dans une école qui est historiquement très reconnue pour la CGI. Nous n’aurions jamais imaginé qu’un film en 2D puisse recevoir ce prix parmi autant de propositions différentes. Ce qui nous a fait particulièrement plaisir, c’est d’entendre que le film avait réussi à toucher les gens, parce que c’était vraiment notre objectif principal.

Ce qui est assez drôle, c’est que jusqu’à la fin beaucoup de personnes pensaient que le film ne serait pas prêt à temps. On nous avait même demandé de prévoir quelque chose au cas où il ne serait pas terminé, mais nous avons continué à y croire et nous avons décidé d’aller jusqu’au bout.

Nous avons aussi beaucoup pensé à nos camarades de classe, que nous avions surnommés « les sauveurs », parce qu’à certains moments c’était vraiment une situation où tout pouvait basculer. Ce projet a été porté par un vrai esprit d’équipe et de collaboration, commun à la pédagogie d’ARTFX. Nous avions parfois des idées différentes, mais nous partagions une vision commune de la manière dont nous voulions travailler ensemble. Nous étions tous d’accord sur l’organisation, sur l’importance de se voir régulièrement et surtout sur le fait que chacun puisse s’exprimer librement.

L’équipe du film lors de la remise du Prix Coup de Coeur du Jury 2025.

Quelle suite envisagez-vous pour Ciucciarella ? Pouvez-vous nous parler des sélections en festivals ?

Le film commence maintenant à vivre sa vie en dehors de l’école, notamment à travers plusieurs sélections en festivals, comme Scala, L’Illuminé, Le Festival Court ou encore CinéTica et Luciu en Corse. Il a aussi été projeté dans des écoles Montessori en Inde et aussi en Italie, ce qui est une expérience assez inattendue mais très belle pour nous.

Lors d’un événement, nous avons également rencontré M. Sion, qui travaille pour l’agence culturelle de la région Occitanie et qui s’intéresse aux projets d’étudiants. Il a beaucoup apprécié le film et nous a donné sa carte pour que nous puissions reprendre contact, ce genre de rencontre ouvre toujours des perspectives.

Aujourd’hui, nous avons surtout envie de continuer à faire vivre le projet et à le montrer le plus possible. Nous aimerions aussi, à plus long terme, pourquoi pas créer une structure ou un studio, mais ce genre de projet est compliqué, notamment sur le plan financier.

Les festivals sont très importants pour nous, parce qu’ils permettent de rencontrer le public et d’échanger avec des professionnels. C’est souvent l’occasion d’avoir des retours très intéressants, certains nous ont même dit que l’idée pourrait être développée en long métrage, ce qui est évidemment très encourageant !

Le film commence aussi à trouver son public en ligne, avec plus de 62 000 vues sur YouTube. Nous espérons enfin que ce projet pourra aussi servir de vitrine pour la filière et que, d’une certaine manière, il pourra bénéficier aux futurs étudiants qui suivront ce parcours.


Au-delà de la réussite artistique et de la reconnaissance obtenue, Ciucciarella reste avant tout le résultat d’une aventure collective intense, faite de remises en question, de persévérance et d’un véritable esprit d’équipe. Pour ses créateurs, ce projet marque une étape importante, mais aussi un point de départ vers de nouvelles opportunités et collaborations.

Le film continue aujourd’hui son parcours en festivals et auprès du public, preuve que les projets étudiants peuvent parfois dépasser largement le cadre académique pour trouver une résonance bien plus large.

Envie d’échanger autour du projet ?

L’équipe de Ciucciarella reste ouverte aux rencontres, discussions et nouvelles opportunités. Que ce soit pour présenter le film, échanger autour du processus de création ou mettre en avant la filière 2D et ses projets, Eléa Muraccioli, Leia Proust, Mathieu Lutz et Matai Reanui sont toujours ravis de partager leur expérience et de créer des moments d’échange avec des professionnels, des étudiants ou des structures intéressées par le projet.

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