Du développement d’outils internes à la coordination des équipes, le TD assure la fluidité du pipeline et permet aux artistes de se concentrer sur leur création. Ces profils, à la croisée du technique et de l’artistique, sont aujourd’hui parmi les plus recherchés dans les studios d’animation et de VFX. C’est cette double compétence – logique et métier – qui permet à nos étudiants d’être opérationnels très rapidement en studio, souligne Carine Poussou. Une conviction qui se traduit aujourd’hui dans les nouvelles orientations pédagogiques d’ARTFX.
Entretien réalisé en 2023 avec Alexis Oblet, CTO de The Yard VFX par Carine Poussou, directrice pédagogique d’ARTFX

The Yard VFX est un studio parisien spécialisé dans les effets spéciaux pour les productions françaises et internationales. Notre Dame Brûle, Indiana Jones 5, John Wick 4, The Gray Man, et plus récemment la série Les Anneaux de Pouvoir (Saison 2) autant de projets qui donnent la mesure de ce que l’équipe produit. Derrière ces images, une infrastructure technique pensée pour tenir sous la pression. Carine Poussou, Directrice pédagogique d’ARTFX, a rencontré Alexis Oblet, CTO du studio, pour comprendre ce que ce rôle recouvre concrètement et ce qu’il dit des profils dont l’industrie a besoin.
CTO : un rôle d’écoute autant que de technique
C.P. – Qu’est-ce que signifie CTO, et quelles sont tes missions au sein du studio ?
A.O. – CTO, littéralement, cela veut dire Chief Technology Officer. En français, responsable de la technologie dans son ensemble : la sécurité, les logiciels et l’infrastructure au niveau global d’une société. Le rôle premier, va être d’écouter, de comprendre et de décomposer les objectifs stratégiques dessinés par le CEO. En fonction, évaluer les risques, définir les points faibles et les actions à mener. On définit une stratégie technologique, une road map, et ensuite on supervise le développement et le déploiement des solutions.
En pratique chez The Yard, cela signifie être en relation permanente avec la direction, les opérations et les superviseurs VFX – recueillir les besoins, les synthétiser, et définir des stratégies d’implémentation. Et de temps en temps, gérer l’imprévu.
C.P. – C’est-à-dire des imprévus ?
A.O. – Des imprévus qui font partie intégrante de tout suivi de projet. On réorganise alors les ressources et les priorités sur des points qui ont un impact fort sur la production.
De 10 à 100 personnes en huit mois
Quand Alexis Oblet rejoint The Yard, l’objectif est clair : adresser des projets plus ambitieux, croître rapidement. Le studio passe de 10 à 100 personnes en l’espace de huit mois. Ce changement d’échelle impose une remise à plat complète de l’infrastructure, les workflows et le pipeline du studio.
C.P. – Concrètement dans un studio d’effets spéciaux, comment ces missions se traduisent-elles ?
A.O. – Mon rôle a été d’identifier ce qu’il fallait modifier en priorité : le déploiement des machines, le workflow interne des développeurs, la gestion des briques logicielles par projet, d’auditer toutes les briques physiques pour voir si ça allait tenir à l’instant T + 1 an.
Le stockage, le réseau, la render farm, le déploiement des machines – tout est revu. Pour le stockage, le studio migre vers une technologie scale-out, capable d’absorber des volumes de données croissants sans rupture. Cela se traduit par un partenariat fort avec Rozo FS, éditeur de logiciel spécialisé dans les systèmes de fichier à haute performance.
C.P. – Tu gères une équipe de combien de personnes à The Yard ?
A.O. – Aujourd’hui (en 2023), nous sommes sept, divisés en deux services. Les Technical Directors d’un côté et l’infrastructure de l’autre. Je tiens à créer une synergie entre les deux pour éviter la scission qu’on voit dans de grosses sociétés. Les réunions sont faites ensemble pour que les développeurs soient au fait des problèmes hardware et vice-versa. Cela donne une meilleure faculté de réponse car on recouvre tout le champ de la techno.
Le Technical Director, pièce centrale du pipeline
C.P. – L’industrie est en forte recherche de ces profils. En quoi consiste leur rôle, et pourquoi ça se développe autant ?
A.O. – En VFX, soit on crée ses propres logiciels, soit on utilise des logiciels du marché. Notre stratégie est d’utiliser les logiciels établies dans le secteur, ensuite d’ajouter notre plus-value dans des briques logicielles intermédiaires. Ces passerelles permettent aux artistes d’itérer plus rapidement et se concentrer sur l’aspect créatif. Le TD se situe entre le logiciel et l’artiste. Il fabrique la brique logicielle qui connecte les données au pipeline pour accélérer la chaîne de fabrication.
La demande s’explique simplement : les studios grossissent, les projets gagnent en complexité, et les chaînes de fabrication à optimiser se multiplient. Plus l’échelle est grande, plus ce profil devient indispensable.
Un parcours par la curiosité
C.P. – Quel a été ton parcours étudiant et professionnel ?
Alexis Oblet ne suit pas la trajectoire la plus directe. Il commence par un Bac Éco avec spécialité maths, voulait faire du montage dans l’audiovisuel – et n’est pas retenu. C’est presque par hasard qu’il atterrit en DUT Informatique spécialité image à Reims.
A.O. – Ça a été un déclic. J’ai découvert la science, la logique, l’abstraction, le raisonnement cartésien et l’application à des domaines infinis. L’approche algorithmique, l’esprit d’analyse et de synthèse, les optimisations bas niveau ont été de réels vecteurs d’épanouissement intellectuels et philosophiques. Tout cela enseigné par des enseignants chercheurs de qualité du laboratoire CRESTIC à Reims.
Il continue en école d’ingénieur à l’IMAC, une école alliant sciences et arts, puis complète sa formation avec un Master M2 SIS – Signal, Image, Synthèse – pour approfondir la recherche : géométrie discrète, GPGPU, topologie. L’intérêt pour les effets spéciaux est là depuis longtemps.
A.O. – J’ai toujours été curieux des effets spéciaux. Je me souviens avoir été transcendé par des documentaires sur Jurassic Park. J’ai toujours voulu comprendre comment on pouvait créer ces univers imaginaires et voir l’envers du décor.
Son entrée dans l’industrie se fait via un stage chez Mikros Image, grâce au projet ButtleOFX. Il est embauché directement comme TD Compositing, devient responsable du pôle couleur/compositing, travaille sur Valérian et la cité des mille planètes, puis Head of Pipeline deux ans plus tard. Il rejoint The Yard après un échange avec Laurens Ehrmann, le fondateur du studio.
A.O. – Comme il me le disait : “si tu choisis un travail qui te plaît, tu ne travailleras jamais.”
Ce qu’il faut pour se lancer
C.P. – As-tu une recommandation pour les jeunes qui s’intéressent à la programmation ?
A.O. – Apprendre un langage, c’est facile – c’est comme un stylo pour écrire. Mais la logique derrière est plus dure à apprendre en autonomie. En DUT, on apprend d’abord à segmenter un problème et à identifier les points de friction avant de coder.
Pour ceux qui hésitent encore, Alexis suggère de commencer par des projets concrets et visuels : un moteur de ray-tracing, une contribution à un projet open source pour apprendre le workflow de groupe et le versioning. L’encadrement d’une formation reste, selon lui, le meilleur accélérateur.
A.O. – Mon conseil : il faut faire et refaire soi-même. C’est en forgeant qu’on devient forgeron – c’est en pratiquant que les réseaux de neurones se perfectionnent.
Ce que The Yard attend des profils formés à ARTFX
C.P. – En quoi la formation d’ARTFX te paraît pertinente pour ce type de profil ?
A.O. – Il y a deux choses : la faculté de réflexion logique et la compréhension du besoin métier. ARTFX est en avance sur la maîtrise des outils artistiques employés pour faire les effets. Combiné à l’expérience technique, ça permet d’être plus efficace et d’être au rendez-vous plus vite.
Pour aller plus loin
Ce que décrit Alexis Oblet, des profils capables de raisonner en système, de comprendre les enjeux artistiques et de s’intégrer dans un pipeline de production, correspond exactement aux objectifs du BTS SIO option SLAM ouvert par ARTFX.
The Yard VFX, fondé à Paris en 2014 par Laurens Ehrmann, est un studio indépendant, spécialisé dans les effets spéciaux numériques pour les films et les séries, destinés aux plateformes de streaming et au cinéma. Avec son équipe d’expérience internationale, The Yard collabore avec des acteurs majeurs de l’industrie tels que Lucasfilm, Netflix, Amazon MGM Studios, Disney, Marvel et bien d’autres.
Reconnu pour ses prestations innovantes, répondant aux plus hauts standards de qualité, The Yard a acquis une solide réputation et a été récompensé par de prestigieux prix, aussi bien pour des films indépendants que des franchises de grande envergure : un César en 2023, un trophée HPA en 2024, et deux nominations aux Emmy Awards en 2024 et 2025 pour All The Light We Cannot See (Netflix) et The Rings of Power (Amazon MGM Studios).
Installé à Paris, Montpellier et Londres, The Yard continue d’élargir sa présence, en combinant savoir-faire artistique et technologies de pointe, pour concevoir des solutions visuelles créatives répondant aux attentes des productions audiovisuelles les plus exigeantes.