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Anne Seibel : d’architecte à cheffe décoratrice internationale

- Ecrit par Géraldine Guermonprez

Anne Seibel est venue récemment sur le campus d’ARTFX EuraCreative à la rencontre des étudiants de l’école 24 et d’ARTFX, pour partager son parcours et ses conseils précieux sur les métiers de la direction artistique.

Une architecte tombée amoureuse des décors

Cheffe décoratrice de renommée internationale, Anne Seibel commence pourtant son parcours loin des plateaux de tournage. Architecte de formation, elle découvre le cinéma presque par hasard, à l’occasion d’une visite de tournage en troisième année d’études. Ce jour‑là, elle comprend qu’il existe un métier où l’on construit des espaces, travaille la lumière et la narration… mais pour l’écran, dans une dimension éphémère et entièrement dédiée au récit.

Issue d’une famille où l’on aimait déjà fabriquer des décors et monter des spectacles, elle retrouve dans la direction artistique un terrain de jeu familier, mais professionnalisé : la créativité, le sens de l’espace et l’envie de raconter des histoires deviennent la matière première de son futur métier.

Entrer dans le cinéma « par la petite porte »

Sans réseau familial dans l’industrie, Anne Seibel fait ses armes progressivement. Elle enchaîne les stages puis les postes d’assistante auprès de grands chefs décorateurs, observe, apprend et affine son regard. Pendant plus de vingt ans, elle travaille dans l’ombre, dessinant, préparant, coordonnant des décors au service d’autres signatures.

Cette longue phase d’assistanat lui permet de se constituer une solide culture visuelle et technique, tout en se familiarisant avec les exigences des productions d’envergure. C’est à la faveur d’un « petit film indien » et surtout de Midnight in Paris, réalisé par Woody Allen, qu’elle franchit enfin le cap : elle devient cheffe décoratrice à part entière, en assumant la responsabilité artistique globale des décors.

L’anglais comme sésame vers les productions anglo‑saxonnes

Un autre hasard va se révéler déterminant : ses trois années d’anglais avec un professeur particulièrement exigeant. Sur le moment, l’effort paraît rude, mais une phrase reste : « Vous vous souviendrez de moi quand vous aurez besoin de l’anglais. » Elle se vérifiera très vite.

Un jour, une équipe de tournage lui demande si elle parle anglais. Elle répond oui, sans imaginer que la production en question est un James Bond. Le film l’ouvre à l’industrie anglo‑saxonne, puis un deuxième projet avec la même équipe confirme cette trajectoire. Anne Seibel devient alors « l’assistante qui parle anglais et qui sait dessiner », profil rare et précieux, et enchaîne les tournages internationaux auprès de grands décorateurs et réalisateurs. Cette expérience accumulée la conduira directement à la proposition de travailler avec Woody Allen, et à son passage au statut de cheffe décoratrice.

Midnight in Paris : composer les écrins d’un Paris rêvé

Sur Midnight in Paris, le rôle d’Anne Seibel est d’offrir à Woody Allen l’ensemble des décors prévus au scénario, tout en y ajoutant sa propre sensibilité. Le réalisateur lui laisse une grande liberté : à elle de proposer, d’interpréter, de traduire sur le plan visuel les différentes époques traversées par le film.

Avec l’équipe, elle commence par définir tous les lieux nécessaires, puis part en repérages. Le film étant tourné quasi exclusivement en décors naturels, il faut trouver des endroits capables d’incarner trois temporalités distinctes : le Paris contemporain, les années 1920 et la Belle Époque. Elle conçoit ces univers selon une logique très précise : les périodes passées sont majoritairement traitées de nuit, l’époque contemporaine de jour, en étroite complicité avec le directeur de la photographie pour le travail des couleurs et des lumières. Les décors deviennent ainsi de véritables « écrins » pour les acteurs, au service de la narration et d’un Paris à la fois réel, nostalgique et fantasmé.

The White Crow : reconstruire l’aéroport de Nureïev

Sur The White Crow de Ralph Fiennes, consacré à Rudolf Noureev, le défi principal est l’authenticité. Le réalisateur exige une grande justesse historique, tant dans l’ambiance générale que dans le moindre détail du quotidien soviétique. Une large partie des décors est construite en studio en Serbie, avec quelques séquences tournées à Paris.

L’aéroport, lieu emblématique de l’histoire de Nureïev, concentre les plus grands enjeux. Dans les films précédents, ce n’est jamais le bon bâtiment qui est montré, alors qu’il possède une architecture très spécifique des années 30 : lignes streamline, larges fenêtres horizontales. On propose à Anne Seibel différentes pistes de décors existants à modifier, mais rien ne lui semble convaincant. Son réflexe d’architecte reprend le dessus : elle décide de le reconstruire.

Avec Ralph Fiennes, elle cartographie au sol les déplacements des acteurs et les besoins de mise en scène afin de ne construire que ce qui sera réellement utilisé à l’image. L’aéroport recréé est donc « trafiqué » : escalier déplacé, quatre colonnes au lieu de huit, prolongement du décor en VFX pour compléter le volume. L’objectif n’est pas la reconstitution muséale, mais un décor crédible, au service de la dramaturgie. Ce n’est qu’une fois le chantier lancé qu’elle réalise l’ampleur du défi que son équipe et elle sont en train de relever.

Pour garantir l’authenticité du quotidien soviétique, elle s’entoure aussi d’une personne réellement russe, qu’elle surnomme son « Russian Eye ». Cette collaboration lui permet d’éviter les anachronismes, de soigner les objets, les intérieurs, les gestes de la vie de tous les jours. Même la neige devient un enjeu narratif : après des repérages en Serbie, l’équipe pousse jusqu’en Russie pour trouver les paysages enneigés nécessaires. À leur arrivée, aucune trace de neige… jusqu’à la nuit suivante, où tombent 50 cm, offrant au tournage le décor naturel rêvé.

De la préproduction à la postproduction : un fil rouge artistique

Le travail d’Anne Seibel commence très en amont des tournages. Elle intervient dès la lecture du scénario, en dialogue direct avec le réalisateur, puis avec le directeur de la photographie. C’est dans cette phase de préparation que se construisent les grandes lignes visuelles du film : choix des lieux, parti pris esthétiques, palettes de couleurs, articulation entre décors naturels et décors construits.

Pendant le tournage, son équipe et elle livrent les décors, ajustent, transforment, tout en préparant les séquences suivantes. Dès que possible, elle s’implique aussi en postproduction, aux côtés des superviseurs VFX, pour maintenir la cohérence artistique entre ce qui a été tourné et ce qui sera prolongé ou recréé en numérique. Quand la direction artistique est absente de cette dernière étape, elle le perçoit à l’écran : certains plans peuvent alors rompre l’unité visuelle pensée au départ.

Ce qui la fait vibrer : la phase de recherche

Qu’il s’agisse de films français, de grosses productions américaines ou de séries comme Emily in Paris, la partie qu’Anne Seibel préfère reste la même : la période de recherche et de conception. C’est le temps où l’on rêve les lieux, où l’on teste des idées, où l’on alimente les équipes en images, références, croquis, intentions.

Elle raconte aussi traiter Midnight in Paris et Emily in Paris avec une logique similaire : dans les deux cas, il s’agit de fabriquer un Paris de cinéma qui fait rêver. Pour Midnight in Paris, c’est un Paris partiellement disparu, teinté de nostalgie. Pour Emily in Paris, c’est un Paris fantasmé, celui que l’on choisit de montrer lorsqu’on écarte le quotidien moins glamour. Dans les deux univers, elle compose des fragments de ville qui prolongent sa propre vision de Paris, tout en offrant aux spectateurs une expérience visuelle chaleureuse et séduisante.

Conseils aux étudiants de l’école 24 et d’ARTFX

Interrogée sur les conseils qu’elle donnerait à un étudiant de l’école 24 ou d’ARTFX souhaitant suivre ses traces, Anne Seibel revient à l’essentiel : dessiner, se cultiver, observer. Elle insiste sur la nécessité d’être curieux : aller dans les bibliothèques, les musées, regarder des films, mais aussi la nature, l’architecture, les détails du quotidien. Tout ce qui nourrit le regard finira par rejaillir dans la création.

Elle met aussi en garde contre la tentation de s’en remettre uniquement aux outils numériques. Les nouvelles technologies sont des moyens formidables, mais elles ne remplacent ni le regard, ni la sensibilité, ni le travail. Pour elle, un bon décorateur doit apporter ce qu’il a « dans le ventre » : sa culture, ses références, sa personnalité. Son dernier conseil tient en trois mots : se cultiver, travailler, oser. Car la direction artistique est un métier fabuleux, intense, exigeant ;  mais accessible à celles et ceux qui acceptent de rêver grand… et de s’y consacrer pleinement.

Anne Seibel

Anne Seibel, cheffe décoratrice de renommée internationale formée à l’architecture, a collaboré avec Woody Allen (Midnight in Paris, nomination aux Oscars), Ralph Fiennes (The White Crow) et Darren Star (Emily in Paris). De James Bond à Sofia Coppola, elle façonne des univers cinématographiques mêlant authenticité historique et créativité visuelle. Enseignante passionnée à la Fémis, elle transmet son savoir-faire aux futures générations.

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